Les intelligences artificielles conversationnelles — comme ChatGPT, Gemini ou Copilot — sont de plus en plus sollicitées par des utilisateurs pour évoquer des préoccupations personnelles et des troubles émotionnels. Leur accessibilité permanente, la rapidité des réponses et l'absence apparente de jugement expliquent que certains internautes les considèrent comme des alternatives aux professionnels de la santé mentale. Mais ce basculement soulève d’importantes questions cliniques, éthiques et réglementaires.
Des usages massifs et diversifiés
Selon des travaux cités dans la presse spécialisée, l’usage principal des IA génératives est parfois orienté vers le soutien émotionnel ou thérapeutique. Une étude menée auprès des 11-25 ans dans quatre pays européens, réalisée par le groupe mutualiste VYV et la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil), indique que 48 % des jeunes utilisent ces outils pour parler de sujets personnels ou intimes et que 33 % les considèrent, dans certains cas, comme un « psy ».
« 48% des jeunes les utilisent pour parler de sujets personnels ou intimes, et 33% les considèrent comme un 'psy' dans certains cas. »
Ces chiffres illustrent un phénomène sociétal : les IA endossent des rôles variés (coach, confident, partenaire virtuel) et comblent parfois des manques d’accès aux soins ou de disponibilité des professionnels.
Quels bénéfices ? Quels dangers ?
Les bénéfices ne sont pas nuls : pour des personnes isolées, certains assistants numériques peuvent offrir une écoute immédiate, des conseils d'orientation ou des supports psychoéducatifs. Mais les spécialistes alertent sur plusieurs risques :
- Illusion de compréhension : les réponses des IA reposent sur des calculs statistiques et des modèles linguistiques, non sur une évaluation clinique personnalisée.
- Isolement et dépendance : remplacer la relation humaine par un compagnon virtuel peut aggraver le repli social et retarder la prise en charge médicale adaptée.
- Risque d'erreur : conseils inadaptés ou absence de détection de signes de danger (idées suicidaires, risque d'automutilation) peuvent avoir des conséquences graves.
- Protection des données : la confidentialité et le traitement des données sensibles posent des enjeux juridiques et éthiques.
Ces inquiétudes sont partagées par des psychiatres et des chercheurs, qui rappellent que l’empathie clinique, l’évaluation diagnostique et le suivi thérapeutique ne se réduisent pas à des échanges textuels.
Une réponse réglementaire européenne en cours
Sur le plan juridique, le AI Act, adopté par l’Union européenne en 2024, entre en phase d’application progressive. À partir d’août 2026, le texte impose des obligations renforcées pour les systèmes d'IA utilisés dans des domaines sensibles, dont la santé mentale : contrôle humain, transparence et évaluation des risques sont exigés. Ces mesures visent à limiter les usages non encadrés et à garantir des standards minimaux de sécurité.
Parallèlement, des autorités nationales et des gouvernements, comme celui de la France, ont mandaté des experts — y compris des psychiatres — pour évaluer les risques et proposer des garde-fous. Ces démarches témoignent d’une volonté d’articuler innovation technologique et protection des usagers.
Conséquences pour la Belgique
Si l’étude citée porte sur plusieurs pays européens et si la réglementation est européenne, les questions soulevées ont un impact direct sur la Belgique : accessibilité des soins psychiatriques, information des jeunes utilisateurs, circuits de signalement et protection des données sensibles relèvent d’acteurs belges (professionnels de santé, Mutualités, autorités de protection des données) qui devront adapter leurs pratiques à l’évolution des outils numériques.
| Indicateur | Valeur citée |
|---|---|
| Jeunes (11‑25 ans) utilisant l'IA pour sujets intimes | 48 % |
| Jeunes considérant l'IA comme un 'psy' dans certains cas | 33 % |
Face à ce constat, les autorités sanitaires et les professionnels de la santé mentale sont appelés à :
- renforcer la sensibilisation des publics, notamment des jeunes, aux limites cliniques des IA ;
- améliorer l’accès aux soins et aux services de prévention pour réduire le recours systématique à des outils non thérapeutiques ;
- collaborer avec les régulateurs pour encadrer les services numériques proposant un soutien psychologique.
Les intelligences artificielles offrent indéniablement des opportunités pour l’éducation à la santé et l’accès à l’information. Mais leur appropriation dans le domaine sensible de la santé mentale appelle une vigilance soutenue, des règles claires et une coordination des acteurs de santé — pour que disponibilité et innovation ne se fassent pas au détriment de la sécurité et du soin de qualité.