Des équipes de recherche spécialisées dans la science de l’attribution — qui cherche à estimer la part de responsabilité humaine dans les événements climatiques extrêmes — sont confrontées à une montée de demandes juridiques visant à obtenir leurs courriels et documents. Une enquête de la revue Nature, publiée le 19 octobre, recense au moins 30 requêtes légales déposées depuis 2024 auprès de 13 universités publiques américaines pour accéder aux correspondances de chercheurs actifs dans cette sous-discipline.
Une tactique récurrente visant la transparence... ou l’intimidation ?
Ce mouvement ne semble pas anodin. Plusieurs demandes proviennent d’un cabinet d’avocats se présentant comme représentant la Fondation Patriote, un organisme qui se décrit en ligne comme un « chien de garde ».
« chien de garde »
En parallèle, le magazine Politico avait déjà identifié, lors d’une enquête antérieure, près de 100 requêtes similaires réalisées depuis 2021 et liées plus largement à des dossiers concernant des dommages causés par le changement climatique, dont plus de la moitié depuis le début de 2025. Certaines des demandes recensées par les deux publications peuvent se recouper.
Qu’est-ce que la science de l’attribution ?
La science de l’attribution, ou attribution des événements extrêmes, tente de distinguer la part de responsabilité humaine dans des catastrophes récentes — inondations, vagues de chaleur, tempêtes — en comparant la probabilité et l’intensité d’un phénomène dans le monde observé avec un monde hypothétique sans réchauffement lié aux émissions de gaz à effet de serre.
Des consortiums comme World Weather Attribution ont ainsi analysé près d’un millier d’événements ou tendances météorologiques pour estimer l’influence du réchauffement sur leur occurrence ou leur gravité. Ces travaux répondent à une vieille interrogation du public et des décideurs : dans quelle mesure un épisode extrême peut-il être relié au changement climatique ?
Conséquences possibles pour la recherche et la diffusion des savoirs
Les chercheurs interrogés ou mentionnés dans ces enquêtes redoutent que de telles requêtes, répétées et ciblées, créent un effet dissuasif — soit en détournant du temps et des ressources vers des procédures juridiques, soit en poussant à l’autocensure sur des échanges internes ou des collaborations. Au-delà de l’inconfort personnel, c’est la robustesse même de la recherche ouverte qui est en jeu : si les scientifiques craignent l’exposition de leurs communications privées, ils pourraient restreindre le partage d’informations indispensable à la vérification et à la reproduction des études.
Plusieurs éléments soulignent la portée de la question :
- Multiplication des requêtes : au moins 30 identifiées depuis 2024, et un total plus large de 100 depuis 2021 selon une autre enquête.
- Actors récurrents : des demandes attribuées à un cabinet d’avocats lié à la Fondation Patriote.
- Contexte légal et médiatique : ces procédures interviennent alors que les résultats d’attribution alimentent débats publics, assurances et responsabilités juridiques.
Le phénomène soulève aussi des questions de nature éthique et juridique : quels sont les motifs invoqués pour ces demandes d’accès ? Relèvent-elles de procédures légitimes d’enquête ou d’une stratégie visant à accroître la charge administrative des chercheurs et à semer le doute sur leurs travaux ? Les enquêtes journalistiques donnent des éléments factuels mais laissent ouvertes les réponses judiciaires et administratives que pourraient apporter universités et tribunaux.
| Élément | Chiffre |
|---|---|
| Requêtes recensées par Nature | 30 (depuis 2024) |
| Universités concernées | 13 universités publiques américaines |
| Requêtes recensées par Politico | 100 (depuis 2021) |
Face à ces pressions, la communauté scientifique et les établissements universitaires doivent arbitrer entre protection des données personnelles, respect des procédures judiciaires et sauvegarde de la liberté académique. La question est d’importance : la capacité à attribuer un événement au réchauffement climatique influe sur la prévention, l’assurance et la responsabilité, et illustre combien la science peut se retrouver au cœur de batailles politiques et économiques.
Ces dossiers appellent une vigilance renforcée des universités sur la protection des données de leurs personnels, ainsi qu’un débat public sur l’utilisation des demandes d’accès à des fins potentiellement stratégiques plutôt que strictement informatives.