La chaîne du médicament apparaît aujourd’hui très encadrée sur le papier, mais peu lisible dans les faits. C’est la conclusion centrale d’une expertise conjointe de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale des finances (IGF) qui décortique les circuits de rémunération et met en garde contre des risques pour la conduite des politiques publiques.
Des règles strictes, des flux opaques
Sur le plan réglementaire, les prix des spécialités remboursables sont déterminés par le Comité économique des produits de santé (CEPS), les marges des pharmaciens sont encadrées et les remises commerciales plafonnées par la loi. Pourtant, les inspections relèvent que de nombreux paiements échappent à cette logique "classique" et transitent via des mécanismes contractuels : prestations commerciales, conventions de services, contrats de référencement ou accords négociés entre laboratoires, grossistes, groupements et officines.
Ces canaux, souvent mal documentés auprès des autorités, compliquent la vision d’ensemble des flux financiers dans la filière. Le rapport souligne que cette opacité constitue un vrai handicap pour piloter des baisses de prix ciblées sur les médicaments remboursables.
« le risque de mal cibler les baisses de prix sur les médicaments remboursables »,
met en garde Hippolyte d’Albis, chef économiste de l’IGF, cité dans le rapport.
Les génériques révélateurs d’une transformation économique
L’étude prend l’exemple des médicaments génériques pour illustrer le phénomène. Les remises, initialement conçues comme un levier pour favoriser la substitution au profit des génériques, ont évolué. Aujourd’hui leur rôle dépasse le simple outil commercial : elles participent au financement courant des officines.
Les chiffres cités dans le rapport sont parlants :
- 35 % à 67 % du chiffre d’affaires hors taxes des fabricants de génériques seraient redistribués aux différents acteurs de la chaîne de distribution.
- En 2024, les remises ont représenté 1,1 milliard d’euros versés aux officines.
- Chaque pharmacie a perçu en moyenne 55 000 € en remises, soit environ 51 % de son excédent brut d’exploitation médian.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Part du CA redistribuée (génériques) | 35–67 % |
| Remises versées aux officines (2024) | 1,1 Md€ |
| Moyenne par pharmacie | 55 000 € (≈ 51 % EBE médian) |
Cette transformation explique en partie la forte mobilisation de la profession lorsque le gouvernement a envisagé, en 2025, de réduire le plafond des remises de 40 % à 20 %. Ce qui apparaissait comme un simple réglage technique a finalement touché au cœur de la viabilité économique d’un grand nombre d’officines.
Le rôle croissant des groupements
Autre tendance soulignée : la montée en puissance des groupements de pharmacies. Aujourd’hui, près de 90 % des officines adhèrent à l’un d’eux, selon le rapport. Ces structures ont étendu leurs activités : négociation des achats, référencement des laboratoires, fourniture de prestations de services, voire organisation d’accords entre acteurs.
Les groupements sont devenus des interlocuteurs incontournables pour les fabricants et les grossistes, mais aussi des vecteurs par lesquels transitent une partie significative des rémunérations. Leur centralité renforce l’hétérogénéité des pratiques et la difficulté d’une vision centralisée des flux.
Conséquences pour les politiques publiques et perspectives
Le constat des inspections a des implications concrètes pour l’action publique. Si une part non négligeable des revenus se déplace via des mécanismes contractuels peu observés, les outils classiques — plafonds réglementaires, tarification par les CEPS — peuvent manquer leur cible. Le rapport alerte ainsi sur le risque de mesures qui ne parviendraient pas à réduire réellement les dépenses publiques sur les médicaments remboursables ou qui déplaceraient des charges sans résoudre les déséquilibres structurels.
Pour améliorer la lisibilité et l’efficacité du pilotage, les inspecteurs suggèrent implicitement d’accroître la transparence des accords commerciaux et des services facturés, et de mieux cartographier les flux entre fabricants, grossistes, groupements et officines. Sans cela, toute réforme sur les prix ou les remises risque d’avoir des effets limités, voire contre-productifs, sur l’économie des officines et les comptes de l’assurance maladie.
La route vers une régulation plus efficiente passe par un renforcement des outils de connaissance, condition préalable à des réformes qui préservent l’accès aux soins tout en maîtrisant la dépense publique.