À Brooklyn, l’arrivée des assistants et des outils d’intelligence artificielle pose des questions pratiques et éthiques aux communautés hassidiques. Dans un magasin d’électronique du quartier Satmar, un client confie son nouvel iPhone à un technicien pour qu’il en restreigne l’accès et supprime les fonctions d’IA jugées problématiques — une démarche symptomatique des tensions qui traversent ces milieux religieux face aux technologies contemporaines.
Des téléphones « casherisés » pour limiter les risques
Depuis une décennie, des intervenants associatifs comme le Technology Awareness Group (TAG) offrent des services consistant à installer des filtres et à paramétrer les appareils pour en restreindre l’accès à certains contenus. Le gérant rencontré à Brooklyn a ainsi « casherisé » des milliers d’appareils, selon le récit recueilli, en bloquant l’accès à des sites ou applications considérés comme contraires aux valeurs religieuses.
La nouveauté tient au fait que des clients demandent désormais de désactiver ou d’empêcher l’usage des assistants à base de modèles linguistiques — par exemple l’IA intégrée à des messageries comme WhatsApp. La demande reflète une crainte précise : que des réponses générées automatiquement viennent remplacer l’autorité religieuse ou exposent à des contenus sensibles sans contrôle humain.
« Certaines tentations, je les gère moi‑même. Il y en a d’autres tentations qu’il vaut mieux bloquer »
Des positions divergentes au sein des communautés
Les réactions à l’IA ne sont pas uniformes. Une partie des communautés adopte une posture de rejet ou de restriction maximale, considérant que l’accès non filtré aux modèles linguistiques menace les moeurs et l’enseignement religieux. D’autres, en revanche, voient dans ces outils un potentiel pédagogique ou un moyen de faciliter la vie quotidienne tout en respectant les règles religieuses.
Des groupes plus ouverts à la technologie, tels que certaines branches du mouvement Habad‑Loubavitch, explorent même la création d’applications d’IA adaptées à leurs besoins cultuels et éducatifs. À l’inverse, des mouvements plus fermés à l’intégration sociale numérique, comme certains milieux Satmar, privilégient des solutions techniques visant à neutraliser l’accès aux LLM ou à contrôler strictement le type d’informations consultables.
Conséquences pratiques et enjeux plus larges
Les choix techniques se traduisent par des pratiques concrètes :
- installation de filtres et de pare‑feu au niveau des appareils ;
- paramétrage personnalisé pour bloquer les assistants conversationnels ou l’accès à certains services ;
- développement d’applications d’IA spécifiques par des communautés favorables à l’innovation.
Ces stratégies soulèvent plusieurs questions pertinentes pour le débat public et la régulation technologique :
- comment concilier liberté d’accès à l’information et protection des pratiques religieuses ?
- quel rôle pour les entreprises technologiques dans l’adaptation de leurs produits aux attentes culturelles spécifiques ?
- jusqu’où des filtres et des blocages techniques peuvent‑ils être efficaces face à des outils d’IA de plus en plus intégrés et mobiles ?
| Acteurs | Approche |
|---|---|
| TAG et techniciens locaux | Filtrage et paramétrage d’appareils pour limiter l’accès |
| Mouvements Habad‑Loubavitch | Développement d’applications d’IA adaptées |
| Groupes Satmar plus isolationnistes | Restriction stricte et blocage des LLM |
Au‑delà de Brooklyn, le cas illustre une tendance plus générale : l’IA n’est pas neutre culturellement et oblige les sociétés à négocier son intégration. Les réponses varient selon les valeurs, les autorités locales et la capacité à développer des outils alternatifs ou des filtres efficaces.
Pour les acteurs technologiques, ce contexte impose une réflexion sur la conception inclusive des produits et la possibilité d’offrir des modes d’utilisation conformes à des exigences religieuses ou communautaires. Pour les autorités publiques, il pose la question d’un équilibre entre protection des libertés individuelles, respect du pluralisme culturel et responsabilité des plateformes.
Dans les boutiques de Brooklyn, comme ailleurs, la coexistence entre foi et technologie se construit au jour le jour, par des réglages, des applications sur mesure et parfois des renoncements. L’issue de cette conciliation dépendra autant des innovations techniques que des dialogues entamés entre communautés, développeurs et régulateurs.