Un prix à Venise, une tempête politique à Jérusalem. Samedi, le documentaire NAZA a reçu un prix spécial à la Mostra de Venise. Dans la foulée, le ministre israélien de la Culture a annoncé vouloir engager la procédure de déchéance de nationalité contre les deux auteurs du film, Yuval Abraham et Rachel Szor, suscitant une vive émotion et de nouvelles tensions autour de la liberté artistique et des enquêtes sur l'action militaire.
Les faits : un film et des accusations
Le documentaire repose sur les témoignages anonymes de 24 membres des forces armées et des services de renseignement israéliens. Ces sources affirment que des civils sont tués en nombre lors des opérations menées à Gaza, une affirmation qui place les réalisateurs au coeur d'une controverse nationale. Sur le réseau X, le ministre de la Culture, Miki Zohar, a qualifié leur démarche de « trahison envers l’État » et déclaré vouloir « agir immédiatement pour retirer la citoyenneté israélienne » aux deux journalistes-réalisateurs.
« J’agirai immédiatement pour retirer la citoyenneté israélienne »
La charge du ministre s'est doublée de propos d'autres membres du gouvernement. L'un d'eux, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, a notamment lancé sur X des invectives à l'encontre des réalisateurs, les accusant d'être « une honte » et d'évoquer qu'ils pourraient être « accueillis par nos ennemis, le Hamas ». Ces déclarations illustrent la polarisation politique autour du film et posent la question des limites entre critique, enquête journalistique et loyauté envers l'État.
Cadre légal : la déchéance, une mesure rare mais possible
La déchéance de nationalité n'est pas impossible en droit israélien mais reste exceptionnellement appliquée. La Cour suprême d'Israël a validé en 2022 la possibilité pour l'État de retirer la citoyenneté à des personnes jugées pour manque de « loyauté », notamment en cas d'espionnage ou de trahison. En 2023, la loi a été étendue pour viser aussi des personnes condamnées pour des actes qualifiés de « terrorisme ».
Concrètement, la procédure requiert plusieurs étapes et l'accord de différentes autorités :
- demande du ministre de l'Intérieur ;
- validation du ministre de la Justice ;
- contrôle et approbation par la juridiction compétente.
| Étape | Autorité requise |
|---|---|
| Initiative | Ministre de l'Intérieur |
| Approbation | Ministre de la Justice |
| Validation judiciaire | Tribunal compétent (Cour) |
Enjeux et répercussions
Au-delà du cas individuel des deux réalisateurs, la controverse soulève plusieurs questions de portée générale. D'abord, celle de la protection des sources et de l'anonymat en documentaire d'investigation, en particulier lorsque les récits émanent de personnels militaires ou des services de renseignement. Ensuite, la portée politique d'une sanction comme la déchéance de nationalité : appliquer une mesure lourde à des journalistes ou documentaristes pourrait être perçu comme un message dissuasif pour la presse d'investigation et la dissidence artistique.
Sur le plan international, la remise d'un prix à Venise atteste d'une reconnaissance critique du travail des auteurs. Mais cette distinction renforce aussi la visibilité du film et, par ricochet, la réaction des autorités israéliennes auprès de leur opinion publique. Le débat pourrait encore gagner en intensité si l'État engage formellement la procédure annoncée, car la démarche devra franchir plusieurs filtres administratifs et judiciaires.
Enfin, la situation illustre la difficulté pour des sociétés en état de conflit de concilier sécurité, image internationale et libertés fondamentales. Pour l'heure, tout appel à la déchéance n'est qu'une intention exprimée publiquement par un ministre : sa mise en oeuvre dépendra du relais des autres autorités concernées et, in fine, d'une décision judiciaire.
Nous suivrons l’évolution de ce dossier, tant sur le plan juridique que sur son impact dans le monde de la culture et du journalisme.