À première vue, rien d'ostentatoire ne distingue le hall d'entrée de la Haskell Free Library and Opera House d'une bibliothèque de petite ville. Puis on remarque une épaisse ligne noire adhésive qui traverse le sol et divise littéralement l'espace : d'un côté le Canada, de l'autre les États‑Unis. Le trait se prolonge, à moitié effacé, dans les salles de lecture et les espaces de jeu adjacents, et remonte à l'étage où il sépare la scène et la salle de spectacle au charme rétro.
Un bâtiment conçu pour unir deux rives
Construit au tout début du XXe siècle et inauguré en 1905, cet imposant édifice de style victorien n'est pas le fruit d'une erreur cartographique : il a été volontairement érigé « à cheval » sur la ligne internationale, au croisement des localités jumelles de Stanstead (Québec) et Derby Line (Vermont). L'ensemble honore la mémoire de Carlos Haskell (1824‑1865), entrepreneur américain de l'industrie du bois, et de son épouse canadienne, Martha Stewart Haskell, mariés en 1851 à Stanstead.
La bibliothèque‑opéra est, à ce jour, la seule bibliothèque publique au monde connue pour occuper ainsi deux États à la fois. Conçue pour célébrer l'entente entre deux communautés et deux nations, elle demeure un espace vivant où public et artistes franchissent volontiers la démarcation au sol sans y prêter attention.
Une frontière officielle mais une communauté partagée
Si la frontière reste une réalité administrative — passage par les postes de douane requis pour franchir la ligne, exceptions pour les services de secours, la police ou la poste — l'atmosphère dans et autour du bâtiment est loin d'être stricte. Les habitués traversent la bande noire comme on passe d'une salle à l'autre ; les représentations données à l'étage brouillent les cartes : la scène, ses coulisses et le public se retrouvent parfois dans deux pays à la fois.
« Nous formons une seule communauté »,
avait rappelé récemment le bourgmestre de Stanstead, Jody Stone, soulignant le lien social tissé entre les deux localités. Cette remarque illustre le lien ténu mais réel entre réglementation étatique et pratiques quotidiennes d'un territoire transfrontalier.
- Construction : 1905
- Fondateurs : Carlos et Martha Haskell
- Caractéristique : seule bibliothèque publique construite sur une frontière internationale
| Élément | Fait |
|---|---|
| Année d'achèvement | 1905 |
| Localisation | Stanstead (Québec) / Derby Line (Vermont) |
| Fondateurs | Carlos et Martha Haskell |
À Jette, comme dans le reste de Bruxelles, où la diversité linguistique et la proximité des frontières administratives, linguistiques et communautaires font partie du quotidien, la Haskell Free Library and Opera House offre un exemple tangible de la manière dont un bâtiment peut symboliser et faciliter la vie commune au‑delà des découpes cartographiques.
Plus largement, ce lieu rappelle que la frontière n'est pas uniquement une ligne juridique : elle est aussi une réalité sociale façonnée par les pratiques culturelles et les usages quotidiens. Bibliothèques, salles de spectacle et espaces communs peuvent servir de points de rencontre et de médiation — un enseignement utile pour les responsables locaux et les citoyens jettois confrontés aux enjeux de cohabitation urbaine.
Sur place, les visiteurs continuent d'apprécier le caractère singulier du lieu, sautant parfois d'un pays à l'autre pour le plaisir, tandis que les habitués poursuivent leurs activités sans se préoccuper de la démarcation. Dans un monde où les frontières refont parfois surface dans le débat politique, cette bibliothèque transfrontalière reste un témoignage vivant d'entente et de partage culturel.