Le 2 août 1944, à 15 h 30, la succursale de la Banque de France située rue Dominique de Florence, à Albi, est le théâtre d'une opération qui, plus de huit décennies plus tard, est demeurée entourée d'ombres et d'interrogations. Les documents conservés dans les archives de l'établissement et une note rédigée par le directeur ce soir-là permettent de reconstituer la chronologie. Près de 80 millions de francs disparaissent au cours de cette intervention qualifiée tour à tour de « braquage » et de « réquisition ».
La chronologie des faits selon les archives
Le directeur, en congé depuis la veille et présent par hasard, remonte une rue quasi déserte avec un paquet en main. Il décrit des hommes postés comme guetteurs aux coins des rues et un individu vêtu avec soin, portant une lourde serviette. À l'entrée de la banque, cet inconnu lui présente une arme : un parabellum. Une dizaine de personnes font ensuite irruption, armes au poing, alignent le personnel et instillent la crainte en déposant sur le guichet une bombe et des grenades. Selon la note, les assaillants menacent :
« Si l'un de vous gêne notre expédition, nous mourrons tous ensemble ».
Le directeur, pour épargner son adjoint dissimulé à proximité, se déclare responsable et conduit le groupe à son bureau. Grâce à une ruse — glisser sous une trappe certaines liasses — il parvient à mettre à l'abri un montant évalué à 324 millions (somme préservée). Le reste des caisses est vidé à la demande d'un jeune maquisard présent sur place.
Réquisition ou détournement ?
Les assaillants portent des signes distinctifs : brassard blanc, croix de Lorraine, et l'initiale « F.F.I. ». Ils disent agir au nom des Forces françaises de l'intérieur et qualifient leur geste de « réquisition ». À l'époque, les F.F.I. se considèrent comme l'armée de la France libre et s'estiment en droit de prélever les fonds nécessaires à la lutte. Mais une réquisition supposait de laisser un document justifiant le montant pris — un « bon » indiquant la somme, la date et l'autorité responsable — promettant ainsi un remboursement ou une traçabilité.
Dans le cas d'Albi, les assaillants se montrent pour le moins corrects, promitent d'adresser « dès le lendemain un reçu de la somme enlevée ». Pourtant, malgré la présence de ce marquage résistancial et la promesse d'un document, la disparition de la somme et l'absence d'un règlement clair ont laissé un doute durable entre acte patriotique et appropriation opportuniste.
Les documents et ce qu'ils disent — ou taisent
Les archives de la Banque de France conservent la note écrite par le directeur le jour même, ainsi que des clichés de la succursale à l'époque. Ces pièces permettent d'établir la scène et la version du directeur, mais n'apportent pas d'éléments formels quant à l'identité des individus au-delà de leurs insignes, ni sur le sort exact des fonds après leur départ.
- Date de l'événement : 2 août 1944, 15 h 30.
- Montant disparu : près de 80 millions de francs (montant global évoqué par la presse).
- Montant préservé : 324 millions (liasses mises à l'abri par le directeur).
| Élément | Valeur / remarque |
|---|---|
| Date | 2 août 1944 |
| Heure | 15 h 30 |
| Somme évoquée comme disparue | Près de 80 millions de francs |
| Somme sauvée | 324 millions (liasses dissimulées) |
Un épisode qui interroge la mémoire locale
Le cas albigeois illustre les zones grises de la Libération : actions armées menées au nom de la lutte, usage d'insignes et de mentions officielles, promesses de régularisation postérieures. Pour les habitants d'Albi, la conservation de la note du directeur et des archives visuelles permet une approche documentaire, mais elles n'offrent pas de réponse tranchée quant à la nature morale et juridique de l'acte.
Reste la réalité matérielle : une opération violente, des menaces explicites envers le personnel, des liasses emportées, la mention d'un reçu promis et l'étiquette F.F.I. qui met en relief la porosité entre nécessité militaire de la Libération et tentations d'appropriation. Les archives locales constituent aujourd'hui la base factuelle de toute interprétation, sans pour autant lever le mystère.
À défaut de conclusions définitives, cet épisode conserve une place particulière dans la mémoire d'Albi : il rappelle la complexité des mois qui ont précédé la fin de l'Occupation et l'importance des documents conservés pour éclairer, autant que possible, la réalité des faits.