La compétition technologique mondiale met l’Europe en position de dépendance sur plusieurs « goulets d’étranglement » stratégiques — semi-conducteurs, intelligence artificielle, quantique, biotechnologies, données et normalisation — selon une analyse publiée récemment. Pour l’auteur, l’investissement dans l’enseignement supérieur et la recherche n’est plus une simple politique de croissance : il devient une condition de souveraineté pour les États européens.
Une inversion des flux d’innovation
L’argument central est que l’innovation duale — susceptible d’alimenter tant les secteurs civils que militaires — émane aujourd’hui majoritairement de la recherche civile. Dans ce contexte, les universités et les laboratoires de recherche jouent un rôle déterminant dans l’émergence de technologies clés. Les données citées indiquent que plus de 70 % des technologies duales proviennent de la recherche ouverte et que, dans le domaine du quantique, 80 % des publications sont issues des laboratoires universitaires.
Un retard européen mesurable
Les écarts de moyens apparaissent nets lorsqu’on compare les efforts consacrés à la recherche. L’analyse reprend des chiffres internationaux récents :
- En 2024, selon l’OMPI, la France a déposé 52 000 demandes de brevets d’origine nationale, contre 1,80 million pour la Chine et 502 000 pour les États-Unis.
- La dépense intérieure de recherche et développement (DIRD) de la France atteignait 2,18 % du PIB en 2024, d’après la DSTI de l’OCDE.
| Pays / Zone | DIRD en % du PIB (2024) |
|---|---|
| France | 2,18 % |
| OCDE (moyenne) | 2,7 % |
| Union européenne | 2,13 % |
| Allemagne | 3,13 % |
| États-Unis | ~3,5 % |
| Japon | 3,7 % |
| Corée du Sud | 5,1 % |
| Chine | 2,7 % |
La part de la recherche financée par les entreprises (DIRDE) illustre aussi des divergences : la France plafonne à 1,44 % du PIB contre 2,14 % en Allemagne, environ 2,7 % aux États-Unis et plus de 4 % en Corée du Sud. Ces différences traduisent, selon l’analyse, une moindre propension des entreprises européennes à investir massivement et à prendre des risques.
Conséquences et enjeux pour l’Europe
Le constat soulève des questions concrètes pour les systèmes d’enseignement supérieur et de recherche : comment structurer et financer durablement les universités de recherche, comment rapprocher secteur public et entreprises, et comment créer des écosystèmes favorables au transfert technologique ? L’auteur met en garde sur le risque d’un décrochage durable si la situation n’évolue pas.
- Renforcer les financements publics des universités et des laboratoires est présenté comme prioritaire.
- Mobiliser davantage les entreprises pour augmenter la DIRDE et soutenir le passage des découvertes à l’innovation industrielle.
- Consolider les capacités européennes dans des secteurs stratégiques afin de réduire la dépendance aux normes et technologies externes.
Pour la Belgique, comme pour d’autres États européens, ce diagnostic appelle à une réflexion sur l’impact des politiques nationales d’enseignement supérieur et de recherche. Le renforcement des moyens, l’attractivité des carrières scientifiques et l’ancrage des universités dans des partenariats industriels sont autant de leviers qui seront scrutés par les décideurs nationaux et européens.
Le débat rejoint, au-delà des chiffres, une question politique : l’Europe souhaite-t-elle engager un effort soutenu et coordonné pour préserver son autonomie technologique ? Les chiffres avancés montrent que l’enjeu dépasse la seule sphère académique et engage des choix budgétaires et industriels à long terme.