La manière dont sont évalués les pesticides en Europe suscite de vives critiques : selon des scientifiques et des juristes, des connaissances publiques essentielles ne seraient pas prises en compte par les autorités chargées d’autoriser ou de réautoriser ces produits. Le débat oppose depuis plusieurs années l’approche des agences sanitaires, qui s’appuieraient largement sur des études fournies par les fabricants, et celle d’une partie de la communauté scientifique publique qui signale des risques insuffisamment évalués.
Des lacunes pointées par la recherche et la justice
Le phénomène est illustré par plusieurs dossiers devenus symboliques. En 2015, une agence onusienne a classé le glyphosate comme cancérogène pour l’humain ; pourtant, la substance a été réautorée en Europe en 2023 pour une durée de dix ans, suscitant interrogations et controverses. Par ailleurs, depuis 2018 des chercheurs alertent sur les risques liés à une famille de fongicides, les inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI), dont les effets toxiques restent, selon eux, insuffisamment encadrés.
Dans un article collectif publié le 27 mai 2026, des scientifiques dénoncent que de nombreuses études issues de la recherche publique soient écartées des évaluations réglementaires. David Demortain, directeur de recherche à l’Inrae, résume la critique :
« De nombreuses connaissances scientifiques ne sont pas prises en compte dans les évaluations. Les agences sanitaires ne les ignorent pas mais elles les excluent. »
La justice administrative française est allée dans le même sens : par une décision du 3 septembre 2025, la cour administrative d’appel de Paris a sommé l’Anses de revoir l’ensemble des autorisations de mise sur le marché des pesticides, estimant que ses évaluations ne tenaient pas suffisamment compte des données scientifiques les plus récentes. Cette décision s’appuie notamment sur le règlement européen de 2009 relatif aux pesticides.
Un dispositif d’évaluation centré sur les dossiers industriels
Historiquement, l’évaluation des substances actives a été largement déléguée à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), qui réalise l’essentiel des expertises scientifiques, tandis que les agences nationales encadrent l’autorisation des produits sur leur territoire. Mais selon les critiques, les agences se baseraient prioritairement sur des études fournies par les industriels — études soumises par les fabricants lors des demandes d’autorisation — au détriment des publications issues de la recherche publique.
- Réexamen judiciaire : la cour administrative d’appel de Paris a imposé à l’Anses une refonte des autorisations le 3 septembre 2025.
- Dossiers emblématiques : glyphosate (classification onusienne 2015 / réautorisation européenne 2023) ; SDHI (alertes depuis 2018).
- Publication collective : 27 mai 2026, dénonçant l’exclusion de recherches publiques.
Conséquences possibles et enjeux pour la Belgique
Si la critique portée contre les procédures d’évaluation se confirme, les conséquences juridiques et politiques peuvent être significatives : réexamens d’autorisations, renforcement des exigences méthodologiques, voire révisions réglementaires au niveau européen. Pour la Belgique, comme pour d’autres États membres, cela pose la question de la confiance dans les agences nationales qui appliquent, adaptent ou complètent les avis de l’Efsa.
L’enjeu est double : protéger la santé publique et l’environnement en s’appuyant sur l’ensemble des connaissances disponibles, tout en assurant une procédure d’évaluation robuste et transparente pour les acteurs économiques. Les décisions de justice récentes et les alertes scientifiques plaident pour une plus grande prise en compte des études indépendantes et des recherches publiques — y compris dans les dossiers de réautorisation sensibles.
À court et moyen terme, la pression juridique et scientifique pourrait contraindre les agences européennes et nationales à modifier leurs pratiques d’évaluation. Reste à savoir si ces ajustements seront suffisants pour combler l’écart dénoncé entre littérature scientifique et décisions réglementaires, et comment ces changements seront traduits en normes applicables aux produits commercialisés en Belgique et dans l’Union européenne.