La notion turque de derin devlet, traduite et popularisée sous le vocable « État profond », n’est plus seulement un objet d’étude historique : elle s’est muée en une arme rhétorique employée par des forces politiques qui remettent en cause les garde-fous institutionnels. C’est la thèse développée dans la cinquième notice du « Vocabulaire de l’extrême droite », publiée cet été par Le Grand Continent.
Un outil pour expliquer et délégitimer
Selon les contributeurs, le terme sert à la fois de justification et d’outil opérationnel. Il permet de présenter une partie des appareils d’État — administration, justice, médias, enseignement, centres de recherche, lieux culturels — comme la représentation d’une élite « libérale » déconnectée du « peuple ». Dans ce récit, ces institutions seraient non seulement suspectes mais actives : elles composerait un pouvoir souterrain qui menace la volonté populaire.
Ce double mouvement — concentrer l’autorité exécutive et s’attaquer simultanément à l’autonomie des appareils de l’État — compose ce que certains dirigeants ont qualifié de modèle « démocratie illibérale ». Le texte rappelle que, dès 2014, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a revendiqué ce terme pour définir la trajectoire politique qu’il souhaitait imprimer à son pays.
« démocratie illibérale »
Des instruments de politique publique
L’étude signale que la notion d’« État profond » n’est pas seulement rhétorique : elle est employée comme prétexte pour réorganiser les services publics et pour instaurer de nouvelles hiérarchies de loyauté. Des consultations populaires et des référendums sur des thèmes sensibles, notamment l’immigration ou les droits des minorités sexuelles, ont été introduits dans certains pays pour « combattre » ces prétendues structures souterraines de l’élite.
Pour nombre d’observateurs cités, l’expression fonctionne comme une théorie du complot : elle permet de légitimer des changements profonds du fonctionnement de l’État tout en sapant la crédibilité des institutions chargées d’en garantir l’équité et la continuité. De ce point de vue, l’usage politique du concept participe à une stratégie de transformation institutionnelle visant à aligner l’appareil public sur les valeurs et les intérêts d’une élite dirigeante.
- Origine : notion turque de derin devlet réutilisée en Europe.
- Double effet : concentration du pouvoir et prise de contrôle des appareils d’État.
- Moyens : réformes administratives, référendums, mise en cause des élites « libérales ».
Enjeux pour les démocraties européennes
La diffusion de cette grille d’analyse pose des questions immédiates pour les démocraties européennes, y compris la Belgique. Quand un concept sert à discréditer systématiquement les organes indépendants de l’État, la confiance dans le service public et dans l’impartialité de la justice est mise à mal. Dans un système fédéral comme le nôtre, où compétences et institutions se répartissent entre niveaux régional, communautaire et fédéral, la fragilisation d’un pan de l’appareil public peut avoir des effets en chaîne sur la gouvernance locale et nationale.
Le Vocabulaire, fruit d’un travail collectif de chercheurs en sociologie, histoire, science politique et socio‑linguistique sous la direction de Steven Forti, invite à replacer l’emploi de « l’État profond » dans une généalogie politique. Comprendre ses usages contemporains aide à différencier critique légitime et stratégie systématique de neutralisation institutionnelle.
| Aspect | Conséquence observée |
|---|---|
| Concentration du pouvoir | Affaiblissement des contre‑pouvoirs |
| Remise en cause des institutions | Diminution de la confiance publique |
En expliquant les mécanismes par lesquels une notion acquise à un contexte national (la Turquie) se transforme en stratégie transnationale, l’analyse met en garde contre la banalisation d’un vocabulaire qui, détaché de ses origines, peut servir d’outil politique pour remodeler l’État.