Le glissement des mots médicaux vers le langage courant n'est pas anodin pour la santé publique. Dans une chronique dédiée à la langue et à la santé mentale, Karine Dijoud souligne que des termes tels que « traumatisé », « schizophrène » ou « bipolaire » sont de plus en plus employés hors de leur sens clinique, au risque d'en vider la portée et de stigmatiser les personnes concernées.
Un vocabulaire technique dévoyé
Selon la chronique, le mot trauma renvoie en médecine à une lésion physique importante ou à un choc psychique profond laissant une trace durable sur le système nerveux. Pourtant, il est courant d'entendre « j'ai été traumatisée par ce film » ou « j'ai été traumatisée par ces blagues », des usages qui banalisent une réalité clinique sévère et potentiellement invalidante.
« J’ai été traumatisée par ce film » ou « j’ai été traumatisée par ces blagues ».
De la même manière, le terme schizophrène est employé pour qualifier une situation perçue comme contradictoire ou partagée, alors qu'il s'agit, médicalement, d'une pathologie psychiatrique spécifique. La chronique rappelle l'étymologie grecque du mot — skhizein (« séparer ») et phrên (« l'esprit ») — pour insister sur la précision du concept.
Des conséquences pratiques et éthiques
La banalisation linguistique a des effets concrets :
- elle minimise la gravité des troubles pour les personnes réellement atteintes,
- elle rend plus difficile la parole sur des vécus traumatiques en réduisant la capacité du mot à signaler une souffrance clinique,
- elle contribue à la stigmatisation en transformant des diagnostics médicaux en insultes ou en métaphores impropres.
La chronique insiste également sur la bipolarité et l'anxiété : la première est présentée comme une maladie mentale nécessitant un traitement et du respect, la seconde comme un trouble caractérisé et invalidant en psychiatrie, distinct de l'inquiétude passagère que chacun peut ressentir avant un événement social.
Un appel à la précision et au respect
Face à ces dérives, l'auteure plaide pour un usage plus rigoureux des mots techniques. Conserver la précision du langage médical permettrait, selon elle, de mieux protéger les personnes concernées et d'améliorer la qualité du dialogue autour des troubles psychiques. Il s'agit autant d'un enjeu linguistique que de santé publique : les mots servent d'outils pour identifier, diagnostiquer et orienter vers une prise en charge adaptée.
| Terme | Usage courant | Sens clinique (rappel) |
|---|---|---|
| Trauma / Traumatisé | Réaction forte à un événement (film, blague) | Lésion physique grave ou choc psychique profond laissant une trace durable |
| Schizophrène | Situation contradictoire ou partagée | Pathologie psychiatrique définie (altérations profondes de la pensée et du vécu) |
| Bipolaire | Caractère changeant ou colérique | Maladie mentale nécessitant suivi et traitement |
La recommandation est simple et pratique : mieux distinguer l'inquiétude passagère de l'anxiété clinique, réserver « traumatisé » aux situations réellement traumatiques et éviter d'employer des diagnostics en guise d'insultes ou d'images. Ce rappel vise à préserver l'utilité des mots pour les professionnels de santé et la dignité des patients.
En filigrane, c'est aussi une invitation aux médias, aux enseignant·e·s, aux responsables institutionnels et à chacun·e d'adopter une parole plus précise et empathique quand il est question de souffrance psychique. Un geste de langage qui participe, modestement mais concrètement, à une meilleure prise en charge et à moins de stigmatisation.