Sciences

La mémoire au tribunal : un ouvrage remet en cause l’idée d’une « amnésie dissociative »

Olivier Dodier publie un bilan des connaissances sur la mémoire et interroge les notions d’oubli traumatique et de faux souvenirs, avec des conséquences pour l’usage de la preuve en justice.

La mémoire au tribunal : un ouvrage remet en cause l’idée d’une « amnésie dissociative »
©Illustration IA Thibault Godart / we-news.com

Un ouvrage récent propose une synthèse critique des connaissances sur la mémoire et leurs conséquences pour le système judiciaire. La mémoire au tribunal. Souvenirs, traumas et vérité judiciaire, signé par Olivier Dodier et paru aux Presses universitaires de France, développe une réflexion sur la nature reconstructive du souvenir et sur les thèses admises concernant l’« amnésie dissociative ».

Ce que dit l’auteur

Psychologue cognitif et maître de conférences à l’université de Nîmes, l’auteur part d’une observation clinique personnelle — sa présence à un procès durant son doctorat — pour interroger des explications psychiatriques fréquemment avancées à propos d’oublis déclarés dans des affaires pénales. L’ouvrage, long de 290 pages et vendu 24 €, rappelle d’abord le principe central admis aujourd’hui en psychologie : la mémoire n’est pas une trace figée mais un processus essentiellement reconstructif.

À partir de ce postulat, Olivier Dodier conteste certaines idées répandues. Il remet notamment en cause la notion selon laquelle des souvenirs traumatiques pourraient rester « enfouis » et inaccessibles pendant des décennies pour réapparaître intacts, thèse souvent mobilisée sous l’étiquette d’« amnésie dissociative ». L’auteur s’interroge sur la plausibilité de mécanismes permettant un encodage « inconscient » suivi d’une récupération intacte des informations, et propose des explications alternatives, comme la réinterprétation à l’âge adulte d’un événement qui n’avait pas été perçu comme traumatique au moment où il s’est produit.

Faux souvenirs et distinctions importantes

Le livre consacre une part importante à la question des faux souvenirs. Dodier distingue deux catégories :

  • les faux souvenirs induits, qui résultent d’une influence externe documentée et largement étudiée en laboratoire ;
  • les faux souvenirs spontanés, qui peuvent émerger du fonctionnement normal de la mémoire sans manipulation extérieure.

Il souligne que les premiers ont été abondamment investigués et rappellent les travaux pionniers menés en France, notamment par Brigitte Axelrad, citée dans le texte comme une référence pour la recherche sur le souvenir induit.

Implications judiciaires et questions ouvertes

Sans nier la possibilité que des souvenirs liés à un traumatisme réapparaissent après une longue période, l’auteur invite à la prudence dans l’interprétation judiciaire de tels phénomènes. Il met en garde contre une lecture trop littérale des récits de mémoire et plaide pour une expertise éclairée par les connaissances actuelles en psychologie cognitive. Il note aussi le rôle que peuvent jouer certaines associations de défense de victimes dans la construction et la diffusion d’interprétations particulières des souvenirs, sans toutefois développer dans le détail des cas concrets.

Le propos de Dodier éclaire plusieurs enjeux pratiques :

Enjeu Conséquence
Nature reconstructive de la mémoire Interprétation prudente des récits et attention aux facteurs de distorsion
Existence de faux souvenirs Nécessité d’examens méthodiques et d’expertises scientifiquement informées
Notion d’amnésie dissociative Remise en cause de son caractère explicatif systématique des oublis judiciaires

Le livre se place donc à la croisée des sciences cognitives et du droit : il vise à mieux informer les praticiens et le public sur ce que la recherche peut — et ne peut pas — dire des souvenirs, en particulier lorsque ceux-ci servent de preuve devant un tribunal.

Pour les magistrats, avocats, experts et parties concernées, l’ouvrage constitue une invitation à intégrer les nuances de la recherche sur la mémoire dans l’analyse des témoignages et des récits traumatiques. À défaut de proposer des réponses définitives, il offre un cadre conceptuel pour distinguer faits établis, interprétations et hypothèses explicatives.

Thibault Godart
Thibault IA Chef du desk Sciences en ligne

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